III
Épuisé, Elric gisait sur une froide plage de galets, écoutant la musique des vagues se retirant.
Un autre son se mêla à celui du ressac, il reconnut le bruit de bottes sur les galets. Quelqu’un venait vers lui. À Shazar, ce ne pouvait être qu’un ennemi, du moins en puissance. Déjà, sa main droite avait à demi tiré Stormbringer du fourreau lorsqu’il vit que c’était Tristelune, accablé de fatigue mais souriant.
— Grâce aux Dieux, vous vivez !
Et Tristelune s’affala à côté de son ami. Les mains derrière la nuque, il regarda la mer calmée et les Dents de Serpent visibles au loin.
— Oui, nous vivons, dit Elric sans sourire. Mais pour combien de temps encore, dans ce pays ravagé ? Peut-être trouverons-nous un bateau quelque part… mais il faudrait pour cela approcher d’une ville ou d’un village, où nous serons immédiatement reconnus.
Tristelune ne put s’empêcher de rire.
— Ah, Elric, vous êtes toujours aussi pessimiste ! Soyez plutôt reconnaissant d’être toujours en vie.
— Les petites faveurs du sort ne nous avantagent pas beaucoup dans ce conflit, dit Elric. Dors maintenant, Tristelune, pendant que je fais le guet. Et ainsi à tour de rôle. Notre entreprise était tellement urgente, et voilà que nous avons perdu des jours…
Plutôt que de lui répondre, Tristelune s’endormit instantanément. Lorsqu’il se réveilla, reposé mais endolori de la tête aux pieds, Elric dormit à son tour jusqu’à ce que la lune se fût levée dans un ciel cristallin.
Ils se mirent en marche d’un pas lourd. L’herbe rare de la côte céda la place à une terre noire et humide, véritable marécage de cendres et de végétaux calcinés. Se souvenant des riches pâturages qui couvraient cette région, Elric fut horrifié par cette destruction gratuite, sans pouvoir dire si elle était l’œuvre des hommes ou celle des créatures du Chaos.
Midi approchait, et le ciel était troublé de curieux nuages blancs, lorsqu’ils virent une longue file de gens venir dans leur direction. Ils se cachèrent derrière un petit monticule et les regardèrent approcher. Ce n’étaient pas des soldats ennemis, mais des femmes aux traits tirés et des enfants faméliques, des hommes en loques et quelques misérables cavaliers. Sans doute les restes d’une bande de partisans qui avait tenu tête à Pan Tang.
— Je pense que ce sont des amis, murmura Elric. Ils pourront au moins nous donner des renseignements utiles.
Ils se montrèrent et avancèrent vers la triste troupe. Les cavaliers firent front devant les civils, mais avant qu’ils pussent dégainer, une voix s’écria derrière eux :
— Elric de Melniboné ! Elric… nous apportez-vous de bonnes nouvelles ? Vient-on à notre secours ?
— Ce serait plutôt nous qui aurions besoin d’être secourus ! répondit Elric avec un enjouement guère convaincant. Nous avons fait naufrage sur vos côtes. Notre voyage avait pour but de tenter de délivrer l’Ouest du joug de Jagreen Lern, mais maintenant, nos chances sont bien faibles, à moins que nous ne trouvions un autre bateau.
— Vers où faisiez-vous voile ? demanda l’homme qui avait parlé.
— Vers l’Ile aux Sorciers, pour y invoquer, si possible, les Seigneurs Blancs, répondit Tristelune.
— Vous faisiez fausse route, alors !
Elric se redressa pour tenter de voir son interlocuteur.
— Qui êtes-vous, pour nous parler ainsi ? demanda-t-il. Les cavaliers s’écartèrent pour laisser passer un vieil homme courbé sur une canne. De longues moustaches frisées ornaient son visage au teint clair.
— Je suis Ohada le Voyant, jadis fameux à Dioperda pour mes prophéties. Mais Dioperda a été rasée comme tout Shazar. J’ai eu la chance d’échapper au massacre avec ces quelques citoyens de Dioperda, une des dernières cités à tomber devant la puissance surnaturelle de Pan Tang. J’ai un message de grande importance pour vous, Elric ; il n’est destiné qu’à vos seules oreilles et provient de quelqu’un que vous connaissez et qui peut vous aider, et ainsi, indirectement, nous aider aussi.
Elric lui fit signe d’approcher.
— Vous avez piqué ma curiosité et ranimé mes espoirs. Venez, voyant, et espérons que ces nouvelles sont aussi bonnes que vous le laissez entendre.
Tristelune s’éloigna discrètement et regarda avec curiosité, ainsi que les Dioperdains, Ohada s’approcher et parler à l’oreille d’Elric.
— Ce message vient d’un être nommé Sepiriz. Il dit que ce que vous n’avez pu faire, il l’a fait, mais qu’il a besoin de vous pour une autre action qu’il ne peut accomplir. Vous devez vous rendre dans la Cité Sculptée, où il vous en dira davantage.
— Sepiriz ! Comment a-t-il pris contact avec vous ?
— Je suis clairvoyant. Il m’est apparu en rêve.
— Qu’est-ce qui me prouve que vous n’êtes pas un traître, et que vos paroles ne sont pas destinées à me faire tomber dans un piège ?
— Sepiriz m’avait également dit que je vous rencontrerais ici, comment Jagreen Lern aurait-il pu le savoir ?
— Certes… certes, dit Elric songeusement. Mais comment Sepiriz pouvait-il le savoir ?
Puis il se souvint que Sepiriz et ses frères étaient les serviteurs du Destin.
— Fort bien, dit-il. Merci, voyant.
Puis il s’adressa aux cavaliers :
— Il nous faut deux coursiers, les meilleurs que vous ayez.
— Ils sont précieux pour nous, grommela un chevalier à l’armure bosselée. C’est tout ce que nous possédons.
— Mon compagnon et moi devons pouvoir nous déplacer rapidement si nous voulons tenter de sauver votre pays. Allons, risquez une paire de chevaux pour avoir une chance d’être vengés de vos conquérants.
Le chevalier mit pied à terre, et son voisin l’imita. Ils conduisirent leurs coursiers jusqu’à Elric et lui rendirent les rênes.
— Faites-en bon usage, Elric.
Elric se hissa en selle.
— Merci, soyez certains que je n’y faillirai pas. Quels sont vos plans maintenant ?
— Nous battre du mieux que nous pourrons.
— Ne serait-il pas plus sage d’aller vous cacher en montagne ou dans les Marais de la Brume ?
— Si vous saviez la dépravation et la terreur qui accompagnent l’immonde règne de Jagreen Lern, vous ne poseriez pas cette question, dit le chevalier d’une voix caverneuse. Bien que nous ne puissions espérer vaincre un homme capable d’ordonner à la terre de se soulever en vagues pareilles à celles de l’océan, de faire tomber du ciel des flots d’eau salée et de conjurer des nuages verts qui viennent détruire nos enfants de mille manières ignobles, nous voulons du moins nous venger autant que nous le pouvons ! Cette partie du continent est calme, comparée à ce qui se passe ailleurs. Partout, se produisirent de terrifiants changements géologiques. À dix milles d’ici, vous ne reconnaîtriez plus une colline ou un fleuve. Et ce qu’on voit un jour peut fort bien être bouleversé ou avoir disparu le lendemain.
— Nous en avons su quelque chose au cours de notre traversée, dit Elric. Je vous souhaite longue vie et bonne vengeance. J’ai moi-même quelques comptes à régler avec Jagreen Lern et son complice.
— Son complice ? Vous parlez du roi Sarosto de Dharijor ? Un sourire cruel traversa le visage hagard du chevalier. Vous ne tirerez pas vengeance de lui, il a été assassiné peu après la défaite de nos forces à Sequa. Il n’y a pas de preuves, mais chacun sait qu’il a été tué sur les ordres du Théocrate, qui domine maintenant le continent entier. Le chevalier poussa un profond soupir. Et qui peut tenir longtemps contre les nouveaux capitaines de Jagreen Lern ?
— Quels capitaines ?
— Eh, il a fait appel aux Ducs de l’Enfer. J’ignore s’ils accepteront longtemps d’être sous ses ordres. Pour moi, je crois que Jagreen Lern sera le prochain à disparaître, et alors, l’enfer régnera ici sans intermédiaire !
— J’espère que vous vous trompez, dit Elric entre ses dents, car je n’aimerais pas être frustré de ma vengeance.
Le chevalier haussa les épaules.
— Avec l’aide des Ducs de l’Enfer, Jagreen Lern dominera bientôt le monde entier.
— Espérons que je trouverai un moyen d’éliminer cette ténébreuse aristocratie, et d’accomplir mon vœu de tuer le Théocrate.
Sur ces mots, Elric salua le voyant et les deux chevaliers, puis partit vers les montagnes de Jharkor, suivi de Tristelune.
Leur chevauchée jusqu’aux montagnes où demeurait Sepiriz fut périlleuse et fertile en événements car, comme le chevalier l’avait prédit, la terre elle-même semblait devenue vivante et l’anarchie prédominait partout.
Par la suite, Elric ne devait guère se souvenir que d’un sentiment de totale épouvante, de crissements insupportables dans les oreilles et de couleurs tumultueusement mêlées, ors, rouges, bleus, noirs, et surtout un orange flamboyant, marque omniprésente du règne du Chaos sur Terre.
En chemin, il prit le temps de parler à Tristelune de sa précédente rencontre avec Sepiriz, seigneur de Nihrain, et de ce qu’il avait appris de son destin, de la lignée royale de Melniboné et des deux épées originaires du Chaos, destinées à détruire le règne du Chaos sur cette Terre, puis à préparer ce monde à sa mort et à une renaissance qui se ferait sous le signe de la Loi.
Tristelune ne lui répondit rien, mais resta résolu à suivre Elric jusqu’au dernier jour, que leur guerre contre le Chaos soit victorieuse ou non.
Dans les montagnes entourant l’Abîme de Nihrain, il leur sembla que le règne du Chaos était moins puissant qu’ailleurs, ce qui prouvait que Nihrain et ses neuf frères noirs exerçaient un certain contrôle sur les forces menaçant de les engloutir.
Ils pénétrèrent de plus en plus avant dans le cœur de ces anciennes montagnes, par des défilés profondément enfoncés entre des parois de roche noire, des sentiers périlleux, des pentes d’éboulis où le moindre pas menaçait de déclencher une avalanche. C’étaient les plus vieilles montagnes de la Terre, et elles recelaient un des plus anciens secrets de la planète : le domaine des immortels Nihrain qui avaient régné de nombreux siècles avant l’avènement des Melnibonéens dont le règne avait duré plus de dix mille années.
Enfin, ils arrivèrent à la Cité Sculptée de Nihrain où d’immenses palais, temples et forteresses étaient taillés à même le noir granit. Loin de la lumière du soleil, elle abritait ses noirs habitants depuis les temps les plus reculés.
Ils guidèrent leurs montures réticentes le long du sentier qui s’enfonçait dans les profondeurs, et arrivèrent devant un immense portail orné de sculptures de titans et de demi-hommes. Tristelune était tellement impressionné par ces chefs-d’œuvre de l’art et de la technique qu’il garda un silence respectueux.
Dans les cavernes ornées de scènes représentant des épisodes de la vie des Nihrain, ils trouvèrent Sepiriz qui les attendait avec un sourire de bienvenue sur son visage taillé dans l’ébène.
— Salut à vous, Sepiriz.
Elric mit pied à terre et un esclave emmena son cheval. Tristelune l’imita, non sans quelque méfiance.
Sepiriz serra chaleureusement l’épaule d’Elric.
— Je suis heureux d’avoir appris que vous alliez à l’Ile aux Sorciers pour tenter d’y obtenir l’aide des Seigneurs Blancs.
— En effet. Et cette aide, est-il possible de l’obtenir ?
— Nous avons essayé de les contacter avec l’aide des ermites magiciens de l’Ile, mais jusqu’à présent, le Chaos a réduit nos tentatives à néant. Toutefois il y a, moins loin d’ici, du travail pour vous et votre épée. Venez vous rafraîchir dans mes appartements. Nous avons un vin qui vous remettra de vos fatigues et ensuite je vous dirai ce que le Destin attend de vous.
Elric posa sa coupe et soupira d’aise. Il se sentait détendu et revigoré. Désignant les jarres de vin, il dit :
— On doit facilement s’accoutumer à ce breuvage !
— J’en suis déjà là, dit Tristelune.
Et, avec un large sourire, il emplit de nouveau sa coupe.
Sepiriz secoua la tête.
— Il possède une étrange qualité, ce vin de Nihrain. Son goût est plaisant, et il rafraîchit l’homme fatigué, mais dès qu’on en a bu assez pour retrouver ses forces, il vous inspire du dégoût. C’est d’ailleurs pourquoi il nous en reste encore. Mais notre cave s’épuise, car il y a longtemps que les vignes dont il est tiré ne poussent plus sur la Terre.
— Une vraie potion magique, dit Tristelune après avoir vidé sa coupe.
— S’il vous plaît de la nommer ainsi… Elric et moi sommes d’une époque où la magie était chose quotidienne et où le Chaos régnait, quoique de façon plus calme que maintenant. Vous, les hommes des Jeunes Royaumes, avez peut-être raison de haïr ce temps, car nous espérons préparer le monde à l’avènement de la Loi. Alors, vous saurez peut-être préparer des breuvages analogues, par des méthodes plus lentes mais que vous comprendrez mieux.
— J’en doute, dit Tristelune en riant.
Elric soupira.
— Si nous n’avons pas plus de chance que jusqu’à présent, le Chaos se déchaînera sur le globe entier et la Loi sera vaincue à jamais.
— Pour nous ce ne sera pas de la chance si la Loi triomphe, dit Sepiriz en se versant aussi une coupe de vin, montrant par là que lui aussi avait fourni des efforts épuisants.
— Que voulez-vous dire ? demanda Tristelune, étonné.
Sepiriz lui expliqua qu’Elric et lui, bien que combattant le Chaos, étaient cependant faits pour un monde où le Chaos dominait. Dans le monde gouverné par la Loi, pour lequel ils luttaient, il n’y aurait pas de place pour leurs pareils.
Tristelune regarda son ami avec un nouveau respect, comprenant mieux combien son sort était peu enviable.
Elric se pencha vers Sepiriz.
— Vous m’aviez laissé entendre qu’il y avait du travail pour moi et mon épée. De quoi s’agit-il ?
— Vous avez sans doute appris que Jagreen Lern avait fait appel aux Ducs de l’Enfer pour commander à ses hommes et maintenir l’ordre dans les territoires conquis ?
— En effet.
— Vous comprenez la gravité de la situation ; Jagreen Lern a réussi à percer une brèche dans la barrière que la Loi avait érigée pour empêcher les créatures du Chaos d’envahir la planète. Au fur et à mesure que s’accroît sa puissance, il élargit cette brèche. Cela explique comment il a pu faire venir une telle assemblée de Nobles Infernaux qu’il était jadis si difficile de faire accéder à notre niveau. Arioch est parmi eux…
— Arioch !
Elric frissonna, car Arioch avait de tous temps été son Dieu-Démon tutélaire et celui de ses ancêtres. Que les choses en soient arrivées là le frappa plus que tout ce qu’il avait appris jusqu’alors, et il se sentit plus que jamais seul, n’étant plus protégé ni par le Chaos ni par la Loi.
— Votre unique allié surnaturel est votre épée, lui dit Sepiriz, ainsi que, peut-être, ses frères.
— Frères ? Ses frères ? Quels frères ? Stormbringer n’a qu’une lame-sœur, Mournblade, que porte Dyvim Slorm !
— Ces épées jumelles, souvenez-vous de ce que je vous ai dit, ne sont qu’une manifestation terrestre de leur être véritable.
— Oui, je sais cela.
— Bien. Je peux vous révéler maintenant que le véritable être de Stormbringer est lié, sur un autre niveau, à certaines forces surnaturelles. Je sais comment les invoquer mais, comme ce sont également des créatures du Chaos, il ne vous sera pas facile de les contrôler. Peut-être même se retourneront-elles contre vous. Comme vous en avez fait l’expérience, les liens qui vous unissent à Stormbringer sont plus forts que ceux qui l’unissent à ses frères, mais ils sont nombreux, et Stormbringer ne pourra peut-être pas vous protéger contre eux.
— Comment est-il possible que j’aie toujours ignoré cela ?
— Vous ne l’ignoriez pas vraiment. Vous souvenez-vous des nombreuses fois où vous avez invoqué, et obtenu, l’aide des Ténébreux ?
— Sûrement. Voulez-vous dire que cette aide m’était accordée grâce aux frères de Stormbringer ?
— Exactement. Ils sont donc accoutumés à vous venir en aide. Bien que doués de conscience, ils ne sont pas à proprement parler intelligents et ne sont donc pas aussi fortement liés au Chaos que ses serviteurs doués de raison. Ils peuvent, jusqu’à un certain point, être contrôlés par quelqu’un qui, comme vous, a un grand pouvoir sur un de leurs frères. Pour faire appel à eux, il vous faudra savoir une rune que je vous apprendrai.
— Et quelle sera ma tâche ?
— Détruire les Ducs de l’Enfer.
— Les détruire… C’est impossible ; de tout le Chaos ils sont l’un des plus puissants groupes !
— C’est vrai. Mais il est également vrai que vous contrôlez une des armes les plus puissantes de l’univers. Telle est votre tâche. À certains signes, il est apparent que les Ducs Démoniaques commencent à s’attaquer au pouvoir de Jagreen Lern. L’imbécile ! Il refuse de se rendre compte qu’il n’est qu’un jouet du Chaos et s’imagine qu’il peut commander aux Ducs et à ce qu’ils représentent ! Mais il est certain que grâce à eux il pourra vaincre les pays du Sud avec un minimum de pertes en hommes et en matériel. Seul, il y parviendra sans doute aussi, mais plus lentement, et au prix d’efforts accrus, ce qui nous permettra de préparer nos troupes pendant qu’il conquiert le Sud.
Elric ne lui demanda pas comment il savait que les Seigneurs du Sud avaient décidé de se battre seuls contre Jagreen Lern… Il était évident que Sepiriz possédait de nombreux pouvoirs, comme le prouvait la façon dont il avait pris contact avec lui par l’intermédiaire du voyant.
— J’ai juré d’aider le Sud, malgré leur refus de s’allier à nous pour lutter contre le Théocrate, dit-il calmement.
— Et vous tiendrez parole, en détruisant les Ducs, si vous y parvenez.
— Détruire Arioch, Balan, Maluk…
Elric parlait très bas, de peur d’éveiller l’attention de ces princes des ténèbres.
— Arioch a toujours été un démon indocile, fit remarquer Tristelune. Plus d’une fois, il a refusé de vous aider.
— Parce que, précisa Sepiriz, il savait déjà qu’un jour vous vous retourneriez contre lui.
Elric sentait son âme écartelée… Combattre les Dieux-Démons que ses ancêtres avaient adoré des millénaires durant.
Sepiriz se leva et posa sa main sur l’épaule d’Elric. Ses yeux noirs fixèrent le regard rouge et douloureux de l’albinos.
— N’oubliez pas que vous vous êtes engagé à aller jusqu’au bout.
Elric se redressa péniblement.
— Oui, je sais… Et même si j’avais su tout cela avant de m’engager, je l’aurais fait. Mais…
— Mais ?
— N’ayez pas trop d’espoir en ma capacité d’accomplir ce que vous me demandez aujourd’hui.
Le noir Nihrain resta silencieux.
Un peu plus tard, il laissa Elric à ses sombres pensées, et revint avec une tablette portant une ancienne inscription runique.
Il la tendit à l’albinos, qui la prit sans un mot.
— Confiez le contenu de cette tablette à votre mémoire, et ensuite détruisez-la, dit Sepiriz. Mais surtout, n’utilisez cette incantation qu’en cas d’extrême urgence car il n’est pas certain que les frères de Stormbringer voudront vous aider.
Longtemps après, alors que Tristelune dormait déjà, Elric étudia le contenu de la tablette, n’apprenant pas seulement les mots, mais s’imprégnant de sa singulière logique et de l’état d’âme sans lequel l’incantation serait sans effet.
Lorsque Elric et Sepiriz s’estimèrent satisfaits, l’albinos se fit conduire à sa chambre. Mais le sommeil le fuyait et il passa une nuit tourmentée. L’esclave venant le réveiller au matin le trouva habillé et prêt à se rendre à Pan Tang où les Ducs de l’Enfer étaient assemblés.